Juncker et l’UE vont-ils vraiment en finir avec la politique de la « charité » en Afrique?

12 SEPTEMBRE 2018

Les élites européennes peinent à rattraper le train de l’Histoire

Dans la série « les élites européennes se réveillent » (voir article précédent), c’est donc au tour, en ce 12 septembre, de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, de se prendre d’une passion pour l’Afrique.

Lors du Sommet sur l’état de l’Union, où il a d’abord pris soin de rappeler le défi que représente pour l’Europe et en matière d’immigration, l’avenir du continent africain (qui comptera « 2,5 milliards d’habitants d’ici à 2050 » [sic]), le chef de Bruxelles a donc annoncé vouloir établir « un nouveau partenariat d’égal à égal » avec ce « continent cousin ». Selon ses dires, l’Afrique « n’a pas besoin de la charité », ni d’une « perspective [d’] aide au développement » mais bien d’un « partenariat équilibré. » A la clé : des accords commerciaux non plus « bilatéraux » mais de « continent à continent ».

« Egal à égal », « continent à continent », « fin de l’aide au développement »… Autant de notions surprenantes dans la bouche d’un leader d’une Europe qui avait pourtant, il y a cinq ans, refusé d’apporter son soutien au projet Transaqua – censé alimenter en eau toute une partie de l’Afrique de l’Ouest et lui permettre un désenclavement économique sans précédent. On notera que les Européens (Italiens mis à part) ne semblent toujours pas très enclins au co-développement, puisque lors de la dernière réunion qui s’est tenue en Allemagne sur la région du lac Tchad, pas un mot n’a été prononcé sur ce projet, pourtant officiellement avalisé depuis plusieurs mois par les dirigeants africains concernés.

Mais peut-être ces paroles apparaissent-elles moins étranges quand on se souvient, pour ne citer qu’eux, le programme présidentiel de Jacques Cheminade qui appelait à passer de l’aide au développement au réel co-développement, l’allocution du président ghanéen Nana Akufo-Addo lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron en décembre 2017, appelant l’Afrique à sortir de la « mendicité » et ajoutant: « On ne peut pas continuer à faire des politiques pour nous, dans nos pays, dans nos régions, sur notre continent, sur la base du soutien que le monde occidental, la France ou l’UE, voudraient bien nous donner. Ça ne va pas marcher, ça n’a pas marché hier et ça ne marchera pas demain » ; ou plus récemment, la déclaration, lors d’un voyage en Chine le 23 juillet, du président rwandais et actuel président de l’Union africaine Paul Kagamé (que M. Juncker affirme selon Le Monde considérer en « ami » et auprès duquel il aurait échangé au sujet de ses ambitions africaines): « Plus globalement, la Chine considère l’Afrique comme son égal. Les actions menées par la Chine en Afrique le démontrent fort bien. »

En France, on peut deviner les traces, dans un rapport de l’Institut Montaigne de septembre 2017 intitulé Prêt pour l’Afrique d’aujourd’hui ? de ce changement de communication dans l’élite européenne. On y lit qu’« il est (…) temps de considérer les pays africains comme nos partenaires, politiques et économiques ». Malheureusement ceci moins dans une réelle démarche de co-développement que dans celle, plus pragmatique, de favoriser nos propres entreprises : « L’Afrique présente pour les entreprises françaises de nombreuses opportunités. Ce discours de restart doit libérer les énergies et favoriser l’accès des entreprises françaises aux marchés africains. » Ce que semble promouvoir Jean-Claude Juncker, puisque sa nouvelle vision de la coopération euro-africaine mobilisera les investisseurs privés et une extension du… libre-échange.

Moins étrange aussi quand on se sait que la Chine compte pour sa part allouer 60 milliards de plus à l’Afrique d’ici à 2020, notamment dans la poursuite du désenclavement du continent par les infrastructures de base, la formation des chercheurs, des agriculteurs et des médecins, et dans l’objectif de l’aider à réussir son industrialisation et à atteindre l’autosuffisance alimentaire d’ici 2030 (et oui!) Et ce main dans la main avec l’Union africaine (cf agenda 2063), et donc, comme l’a montré le dernier sommet des BRICS à Johanesbourg ou de la FOCAC à Beijing, dans une démarche de pays « à continent ». Mais, baignées dans un climat farouchement anti-chinois et d’affrontement géopolitique, les élites européennes oseront-elles une coopération tripartite avec Xi Jinping (comme semble vouloir le faire l’Italie)?

Une autre interrogation nous taraude: les moyens. Selon les promesses de Juncker, l’UE créerait 10 millions d’emplois, en mettant particulièrement l’accent sur la formation et l’éducation, les échanges entre étudiants et chercheurs dans le cadre d’ERASMUS +, les énergies durables au profit d’une trentaine de millions d’Africains, et même l’amélioration des réseaux routiers pour environ 24 millions d’habitants. Or pour l’heure, il est prévu pour la période 2014-2020 d’allouer seulement 31 milliards d’euros à l’Afrique.

Si on souhaite à l’Europe de réussir ses objectifs de création d’emplois en Afrique, on se demande par quels moyens ce sera possible, au moment où son endettement spéculatif et ses injonctions en matière d’austérité n’ont jamais été aussi élevés. Et on sait ce que (ne) sont (pas) devenus les fameux « Plan Juncker ». Ce que l’ancien Premier ministre du Tchad, Albert Pahimi Padacké, ne s’est pas privé de souligner concernant la France dans un entretien avec RT: « Quelle que soit la volonté de la France aujourd’hui, elle est devenue l’une des nations les plus endettées du monde. La France n’a pas peut-être pas les ressources nécessaires pour un investissement massif en Afrique. » 

Bref, pour l’instant, on s’en tiendra à cette seule certitude: pour Juncker et l’UE, plus qu’au co-développement, l’heure est au positionnement. 

Une bonne raison de signer et faire circuler l’appel pour une réforme du système monétaire international, un nouveau Bretton Woods.

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